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LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

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Jippy




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 9 Nov - 13:47

On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue,
arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eût
souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée
dans un marais; tout le chargement était endommagé et le maître était
blessé, par-dessus le marché.

Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier;
une branche de sapin annonçait qu'on y vendait à bon marché du vin
nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.

«Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus!» s'écria le
fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au
vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les
couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer
ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué et, comme on
craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand
matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son
chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un
procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on
courut après lui. En attendant que la justice éclaircît l'affaire, on
jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut
au moins mettre en sûreté sa voiture et reprit le chemin de sa maison.
Comme il approchait de son jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat
monté sur un des plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la
récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur;
mais il réfléchit.

«J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas
dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur
reviendra.»

Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et,
comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui vient se
précipiter dans ses bras en s'écriant:

«Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous
embrasser.»

Le fermier dit alors à sa femme:

«Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu verras si j'ai payé trop cher
mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et comme le pauvre marchand fut pendu,
quoi qu'il pût faire, le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent.
Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher
un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.»

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Suzanne




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 9 Nov - 14:00

Je te répondrais par une phrase d'Agatha Christie " Un bon conseil est rarement suivi, mais il n'y a aucune raison pour ne pas le donner " tiré du livre " la dernière énigme "
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Jippy




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Ven 10 Nov - 12:47

IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE


«Seigneur Dalmate, lui dis-je, quand il eut fini son histoire, voilà
sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la
fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second
récit détruit le premier et fort heureusement, car il serait triste que
les paresseux fissent fortune et que les gens actifs qui sèment le grain
ne récoltassent que le vent.

--Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j'en
sais un exemple que je puis vous conter.

--Vous savez donc des contes sur toutes choses? m'écriai-je.

--Contes et chansons, c'est toute la vie,» me répondit-il froidement.


La paresseuse


Il y avait une fois une mère qui avait une fille très paresseuse et qui
n'avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un
bois, auprès d'un carrefour, et se mit à la battre de toutes ses forces.
Près de là passait par hasard un seigneur, qui demanda à la mère
pourquoi ce rude châtiment.

«Mon cher seigneur, répondit-elle, c'est que ma fille est une
travailleuse insupportable, elle nous file jusqu'à la mousse qui garnit
les murs.

--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute
son envie.

--Prenez-la, dit la mère, prenez-la, je n'en veux plus.»

Et le seigneur l'emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où
était un grand tonneau plein de chanvre. C'est là qu'elle se trouva dans
une grande peine.

«Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!»

Mais vers la nuit, voici trois vieilles sorcières qui frappent à la
fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.

«Si tu veux nous inviter à tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons
à filer ce soir.

--Filez, Mesdames, répondit-elle bien vite; je vous invite à mon
mariage.»

Et voilà les trois sorcières qui filent tout ce qu'il y avait dans le
tonneau, pendant que la paresseuse dormait tout à loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur
garni de fil et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du
pied et défendit que personne n'entrât dans la chambre, afin que la
fileuse pût se reposer d'un si grand travail. Cela n'empêcha pas que le
jour même il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre; mais
les sorcières revinrent à l'heure dite, et tout se passa comme le
premier jour.

Le seigneur fut émerveillé, et comme il n'y avait plus rien à filer dans
la maison, il dit à la jeune fille:

«Je veux t'épouser, car tu es la reine des filandières.»

La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari:

«Il faut que j'invite mes tantes.»

Et le seigneur répondit qu'elles seraient les bienvenues.

Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle; elles
étaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur
laideur, il dit à sa fiancée:

«Tes tantes ne sont pas belles.»

Puis, s'approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle
avait un nez si long.

«Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file
toujours et que toute la journée on branle la tête, le nez s'allonge
insensiblement.»

Le seigneur passa à la seconde et lui demanda pourquoi elle avait de si
grosses lèvres.

«Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on
file toujours et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres
grossissent insensiblement.»

Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.

«Mon cher neveu, lui dit-elle, c'est à force de filer. Quand on est
assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.»

Et alors le seigneur eut grand'peur que sa femme ne devint aussi
horrible à force de filer, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si
la paresseuse en fut fâchée, je le laisse à deviner à celles qui lui
ressemblent, j'en passe par leur jugement.

«Je vois avec plaisir, dis-je à mon conteur, qu'en Dalmatie les femmes
réussissent sans peine et sans esprit.

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Jippy




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Sam 11 Nov - 16:03

--Pas du tout, s'écria mon insupportable conteur, il n'y a pas de pays
au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages.
Ne savez-vous donc pas comment la fille d'un mendiant épousa l'empereur
d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fût, se montra plus habile et
meilleure que lui?

--Encore un conte! m'écriai-je.

--Non pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans
tous les livres qui disent la vérité».


De la demoiselle qui était plus avisée que l'empereur


Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane; il
n'avait avec lui qu'une fille, mais elle était très avisée; elle allait
partout chercher des aumônes, et apprenait aussi à son père à parler
avec sagesse et à obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que
le pauvre homme alla vers l'empereur et le pria de lui donner quelque
chose. L'empereur, surpris de la façon dont parlait ce mendiant, lui
demanda qui il était et qui lui avait appris à s'exprimer de la sorte.

«C'est ma fille, répondit-il.

--Et ta fille, qui donc l'a instruite?» demanda l'empereur.

A quoi le pauvre homme répondit:

«C'est Dieu qui l'a instruite ainsi que notre extrême misère.»

Alors l'empereur lui donna trente oeufs et lui dit:

«Porte ces oeufs à ta fille et dis-lui qu'elle m'en fasse éclore des
petits poulets; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.»

Le pauvre homme rentra tout en pleurant dans sa cabane et conta la chose
à sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs étaient cuits; mais
elle dit à son père d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout.
Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir; pour elle,
prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fèves et la mit sur le
feu; le lendemain quand les fèves furent bouillies, elle appela son
père, et lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller
labourer le long de la route où devait passer l'empereur.

«Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'empereur, prends des fèves,
sème-les et dis bien haut: «Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et
fasse pousser mes fèves bouillies!» Et si l'empereur te demande comment
il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui: «Cela
est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.»

Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura et,
quand il vit l'empereur, il se mit à crier:

«Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves
bouillies!»

Dès que l'empereur entendit ces mots, il s'arrêta sur la route et dit:

«Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves
bouillies!»

Et le pauvre homme répondit:

«Gracieux empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet
d'un oeuf dur.»

L'empereur devina que c'était la fille qui avait poussé le père à agir
de la sorte; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de
l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et
dit:

«Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on
a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tête.»

Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout
en larmes vers sa fille, à laquelle il conta ce qui s'était passé; sa
fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait
tout. Le lendemain, elle prit un petit morceau de bois, éveilla son père
et lui dit:

«Prends cette allumette et porte-la à l'empereur; qu'il m'y taille un
fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu'il a
demandé.»

Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla
trouver l'empereur et lui récita tout ce qu'on lui avait appris.

Quand l'empereur entendit cela, il fut étonné et chercha ce qu'il
pourrait encore faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au
pauvre homme en disant:

«Prends ce verre, porte-le à ta fille, afin qu'elle m'épuise la mer et
qu'elle en fasse un champ à labourer.»

Le pauvre homme obéit en pleurant et porta le verre à sa fille, en lui
redisant mot pour mot les paroles de l'empereur. Et sa fille lui dit
qu'il attendît au lendemain et qu'elle arrangerait toute chose. Le
lendemain matin, elle appela son père, lui donna une livre d'étoupes et
lui dit:

«Porte ceci à l'empereur pour qu'il étoupe toutes les sources et toutes
les embouchures de tous les fleuves de la terre, après cela je lui
dessécherai la mer.»

Et le pauvre homme alla tout redire à l'empereur.

Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il
ordonna qu'on la fît venir, et quand le père eut amené sa fille, et que
tous deux eurent salué l'empereur, ce dernier dit:

«Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin?»

Et la demoiselle répondit:

«Gracieux empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et
le mensonge.»

Alors l'empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses
conseillers:

«Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe?»

Et quand ils l'eurent tous estimée, l'un plus et l'autre moins, la
demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait deviné, et elle
dit:

«La barbe de l'empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse
d'été.»

L'empereur fut ravi, et dit:

«C'est elle qui a le mieux deviné.»

Et il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu'il ne la
laisserait pas qu'elle n'eût consenti. La demoiselle s'inclina et dit:

«Gracieux empereur, que ta volonté soit faite! Je te demande seulement
d'écrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour
tu deviens méchant pour moi et que tu veuilles m'éloigner de toi et me
renvoyer de ce château, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aimerai le mieux.»

L'empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge
et timbré du grand sceau de l'empire.



Après quelque temps, il arriva en effet que l'empereur devint si méchant
pour sa femme qu'il lui dit:

«Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château et vas où tu
voudras.»

Et l'impératrice répondit:

«Illustre empereur, je t'obéirai; permets-moi seulement de passer encore
une nuit ici; demain je partirai.»

L'empereur lui accorda cette demande, et alors l'impératrice, avant le
souper mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis
elle engagea l'empereur à boire en lui disant:

«Bois, empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et,
crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.»

L'empereur n'eut pas plutôt bu ce breuvage qu'il s'endormit; alors
l'impératrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait prête, et elle
l'emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l'empereur se
réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s'écria:

«Qui m'a conduit ici?»

A quoi l'impératrice répondit:

«C'est moi qui t'ai conduit ici.»

Et l'empereur dit:

«Pourquoi as-tu fais cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'étais plus ma
femme?»

Mais alors elle lui tendit le papier en disant:

«Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accordé
par ce papier; en te quittant j'ai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aime le mieux dans ton château.»

Quand l'empereur entendit cela, il l'embrassa, et retourna dans son
château avec elle pour ne plus la quitter.

«A merveille! Monsieur le conteur, lui dis-je alors; il faut retirer ce
que j'avais dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux
bords de l'Adriatique comme au Sénégal et peut-être ailleurs, ce sont
les femmes qui sont maîtresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses
celles qui exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent
gouverner!

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Jippy




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 12 Nov - 16:20

--Pas du tout, reprit mon Dalmate, toujours prêt à me donner un démenti;
chez nous, ce sont les hommes qui sont maîtres à la maison; nous dînons
seuls à table, et notre femme debout, derrière nous, est là pour nous
servir.

--Ceci ne prouve rien, répondis-je; il y a plus d'un homme qui, marié ou
non, obéit à qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte
la chaîne.

--S'il vous faut une preuve, s'écria mon incorrigible Dalmate, écoutez
ce que mon père m'a conté. J'ai toujours soupçonné que l'excellent homme
était le héros de cette histoire.

--Seigneur! me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en
vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous
revoir ici-bas. Écoutez donc avec patience une dernière leçon.


Le langage des animaux


Il y avait une fois un berger qui, depuis de longues années, servait son
maître avec autant de zèle que de fidélité. Un jour qu'il gardait ses
moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce
que c'était, il entra dans la forêt, suivant le bruit pour en connaître
la cause. En approchant il vit que l'herbe sèche et les feuilles tombées
avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperçut un
serpent qui sifflait. Le berger s'arrêta pour voir ce que ferait
le serpent, car autour de l'animal tout était en flammes et le feu
approchait de plus en plus.


Dès que le serpent aperçut le berger, il lui cria:

«Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu!»

Le berger lui tendit son bâton par-dessus les flammes! le serpent
s'enroula autour du bâton et monta jusqu'à la main du berger: de la main
il se glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un collier. Quand le berger
vit cela, il eut peur et dit au serpent:

«Malheur à moi! T'ai-je donc sauvé pour ma perte?»

L'animal lui répondit:

«Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon père, qui est le roi des
serpents.»

Le berger commença à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses
moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:

«Ne t'inquiète en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de mal;
va seulement aussi vite que tu pourras.»

Le berger se mit à courir dans le bois, le serpent au cou, jusqu'à
ce qu'enfin il arrivât à une porte qui était faite de couleuvres
entrelacées. Le serpent siffla, aussitôt les couleuvres se séparèrent,
puis il dit au berger:

«Quand nous serons au château, mon père t'offrira tout ce que tu peux
désirer: argent, or, bijoux et tout ce qu'il y a de précieux sur la
terre; n'accepte rien de tout cela: demande-lui de comprendre le langage
des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais à la fin il te
l'accordera.»

Tout en parlant ils arrivèrent au château, et le père du serpent lui dit
en pleurant:

«Au nom de Dieu, mon enfant, où étais-tu?»

Le serpent lui raconta comment il avait été entouré par le feu et
comment le berger l'avait sauvé. Le roi des serpents se tourna alors
vers le berger et lui dit:

«Que veux-tu que je te donne pour avoir sauvé mon enfant?

--Apprends-moi la langue des animaux, répondit le berger; je veux
causer, comme toi, avec toute la terre.»

Le roi lui dit:

«Cela ne vaut rien pour toi, car si je te donnais d'entendre ce langage
et que tu en dises rien à personne, tu mourrais aussitôt; demande-moi
quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.»

Mais le berger lui répondit:

«Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon adieu
et que le ciel te protège; je ne veux pas autre chose.»

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:

«Arrête, et viens ici, puisque tu le veux absolument; ouvre la bouche.»

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:

«Maintenant souffle à ton tour dans la mienne.»

Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents
lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et quand ils eurent ainsi
soufflé chacun par trois fois, le roi lui dit:

«Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne;
mais, si tu tiens à la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car si
tu en dis un mot à personne, tu mourras à l'instant.»

Le berger s'en retourna; comme il passait dans le bois, il entendit ce
que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre.
En arrivant à son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il
se coucha par terre pour dormir. A peine était-il étendu que voici deux
corbeaux qui viennent se poser sur un arbre et qui se mettent à dire
dans leur langage:

«Si ce berger savait qu'à l'endroit où est cet agneau noir, il y a sous
la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!»

Aussitôt que ce berger entendit cela, il alla trouver son maître; le
maître prit une voiture avec lui, et en creusant, ils trouvèrent la
porte du caveau et ils emportèrent le trésor.

Le maître était un honnête homme; il laissa tout au berger en disant:

«Mon fils, ce trésor est à toi, car c'est Dieu qui te l'a donné.»

Le berger prit le trésor, bâtit une maison; s'étant marié, il vécut
joyeux et content; il fut bientôt le plus riche non seulement de son
village, mais des environs; à dix lieues à la ronde, ou n'en eût pas
trouvé un second à lui comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de
boeufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait en
outre beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la
veille de Noël, il dit à sa femme:

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Lun 13 Nov - 14:07

«Prépare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous
irons à la ferme et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se
divertissent.»

La femme suivit cet ordre et prépara tout ce qu'on lui avait commandé.
Le lendemain, quand ils furent à la ferme, le maître dit le soir aux
bergers:

«Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous; je veillerai cette
nuit pour garder les troupeaux à votre place.»

Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit,
les loups se mirent à hurler et les chiens à aboyer; les loups disaient
dans leur langue:

«Laissez-nous venir et faire du dommage; il y aura de la viande pour
vous.»

Et les chiens répondaient dans leur langue:

«Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.»

Mais, parmi ces chiens, il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que
deux crocs dans la gueule; celui-là disait aux loups:

«Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas
de tort à mon maître.»

Le père de famille avait entendu et compris tous ces discours; quand
vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en
vie que le vieux dogue. Les valets étonnés disaient:

«Maître, c'est grand dommage.»

Mais le père de famille répondait:

«Faites ce que je dis.»

Il se disposa à retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent
en route; le mari monté sur un beau cheval gris, la femme assise sur une
haquenée qu'elle couvrait tout entière des longs plis de sa robe.

Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance et que
la femme resta en arrière. Le cheval se retourna et dit à la jument.

«En avant! plus vite! pourquoi ralentir?»

La haquenée lui répondit:

«Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le maître; mais moi, avec
ma maîtresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des
jupons, des clefs et des sacs à n'en plus finir. Il faudrait quatre
boeufs pour traîner tout cet attirail de femme.»

Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque,
poussa la jument et, après avoir rejoint son époux, lui demanda pourquoi
il avait ri.

«Mais, pour rien; une folie qui m'a passé par l'esprit.»

La femme ne trouva pas la réponse bonne, elle pressa son mari de lui
dire pourquoi il avait ri. Mais il résista et lui dit:

«Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne
sais pas moi-même pourquoi j'ai ri.»

Plus il se défendait, plus elle insistait pour connaître la cause de sa
gaieté. A la fin, il lui dit:

«Sache donc que si je révélais ce qui m'a fait rire, je mourrais à
l'instant même.»

Mais cela n'arrêta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari
pour qu'il parlât.

Ils arrivèrent à la maison. En descendant de cheval, le mari commanda
qu'on lui fit une bière; quand elle fut prête, il se mit devant la
maison et dit à sa femme:


* Attention, il y a bière et bière....... apeuré
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mar 14 Nov - 13:56

«Vois, je vais me mettre dans cette bière, je te dirai alors ce qui m'a
fait rire; mais aussitôt que j'aurai parlé, je serai un homme mort.»

Et alors il se mit dans la bière, et comme il regardait une dernière
fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de
son maître et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa
femme et lui dit:

«Apporte un morceau de pain et donne le au chien.»

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda même pas.
Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain et alors
le chien lui dit:

«Misérable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le maître va
mourir!»

Et le coq lui dit:

«Qu'il meure! puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes; je
les appelle toutes quand je trouve le moindre grain et aussitôt qu'elles
arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui s'avisât de le
trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n'a qu'une
femme, n'a pas l'esprit de la mettre à la raison!»

Aussitôt que le mari entend cela, il saute bien vite à bas de la bière,
il prend un bâton et appelle sa femme dans la chambre:

«Viens, je te dirai ce que tu as si grande envie de savoir.»

Et alors il la raisonne à coups de bâton en disant:

«Voilà, ma femme, voila!»

C'est de cette façon qu'il lui répondit, et jamais depuis la dame n'a
demandé à son époux pourquoi il avait ri.




X

CONCLUSION


Telle fut la dernière histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernière de
celles que, ce jour-là, me conta le capitaine. Le lendemain il y en eut
d'autres, et d'autres encore le surlendemain.

Le marin avait raison, sa bibliothèque était inépuisable; sa mémoire ne
se troublait jamais; sa parole ne s'arrêtait pas; mais à toujours conter
on ennuie le lecteur; d'ailleurs, il faut garder quelque chose pour
l'année prochaine. Peut-être alors retrouverons-nous le capitaine et
demanderons-nous des leçons à sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me sépare de vous avec les adieux que
m'adressait chaque jour l'excellent marin: «Mon ami, sois sage, obéis
à ta mère, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette
d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'après la peine; celui-là
seul s'amuse qui a bien travaillé. Et maintenant, ajoutait-il en me
prenant la main, je te recommande à Dieu.»

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres; adieu, amies
lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour
rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son père; aussi
doux et aussi aimable que sa mère! c'est le dernier voeu de notre vieil
ami.


Edouard Laboulaye.

Le titre complet de ce conte extrait des CONTES BLEUS est:
LA SAGESSE DES NATIONS OU LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN




L
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Suzanne




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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mar 14 Nov - 14:13

Bravo Jippy pour ce récit Très content je n'ai pas toujours été d'accord avec la vision de cet écrivain , mais c'est un conte sceptique et chacun y trouve son compte probablement Exclamation

Mais cela valait la peine d'être lu fouduroy
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LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

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