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 LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

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Jippy

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MessageSujet: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 29 Oct - 19:47

Je fais un petit test juste pour savoir si ça peut avoir de l'intérêt.
Ne craignez donc pas de donner votre avis.

I

LE CAPITAINE JEAN


Quand j'étais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez
mon grand-père, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me
souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on
appelait le capitaine Jean. C'était, disait-on, un ancien marin qui
avait fait cinq ou six fois le tour du monde. Je le vois encore. C'était
un gros homme court et trapu; sa figure était jaune et ridée; il avait
un nez crochu comme le bec d'un aigle, des moustaches blanches et de
grandes boucles d'oreilles d'or. Il était toujours habillé de la même
façon: l'été, tout en blanc depuis les pieds jusqu'à la tête, avec un
large chapeau de paille; l'hiver, tout en bleu, avec un chapeau ciré,
des souliers à boucles et des bas chinés. Il habitait seul, sans autre
compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait à personne. Aussi le
regardait-on comme une espèce de Croquemitaine. Quand je n'étais pas
sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer de l'horrible voisin,
menace qui me rendait aussitôt obéissant.

Malgré tout, je me sentais attiré par le capitaine. Je n'osais le
regarder en face; il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits
yeux, cachés par d'épais sourcils, plus blancs que ses moustaches;
mais je le suivais en arrière, et, sans savoir comment, je me trouvais
toujours sur son chemin. C'est que le marin n'était pas un homme
comme les autres. Tous les matins, il était dans une prairie de mon
grand-père, assis au bord de l'eau, pêchant à la ligne avec un bonheur
qui ne se démentait jamais. Tandis qu'il était là, immobile et guettant
ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi, à qui on défendait
d'approcher de la rivière. Et quelle joie quand le capitaine appelait
son chien, lui mettait une allumette enflammée dans la gueule, et
bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effrayée de Fidèle.
C'était là un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.

A dix ans, on ne cache guère ce qu'on éprouve; le capitaine s'aperçut de
mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour
que, hissé sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'épaule du
pêcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il
promenait sur l'eau:

«Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit à mon oreille
comme un coup de canon; vous êtes un amateur, à ce que je vois. Si vous
êtes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette
ligne qui est à côté de moi. Voyons comment vous vous en tirerez.»

Dire ce qui se passa dans mon âme serait chose difficile; j'ai eu
quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une émotion aussi forte. Je
rougis; les larmes me vinrent aux yeux; et me voilà assis sur l'herbe,
tenant la ligne qu'avait lancée le marin, plus immobile que Fidèle et ne
regardant pas son maître avec moins de reconnaissance. L'hameçon jeté,
le liège trembla:

«Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque
chose. Rendez la main, ramenez à vous doucement, allongez, et maintenant
tirez lentement à vous; fatiguez-moi ce drôle-là.»

J'obéis, et bientôt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches
aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour
glorieux, aucun succès ne t'a effacé de mon souvenir! Tu es resté ma
plus grande et ma plus douce victoire!

Depuis cette heure fortunée, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain
il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot.
Nous étions inséparables; on l'aurait plutôt vu sans son chien que sans
moi. Ma mère s'aperçut de cette passion naissante. Comme le marin était
un brave homme, elle tira bon parti de mon amitié. Quand ma lecture
était manquée, quand il y avait dans ma dictée une orthographe de
fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain
(ce qui était plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon
absence; Dieu sait de quelle façon il jurait après moi! Grâce à cette
terreur salutaire, je fis des progrès rapides. Si je ne fais plus trop
de fautes quand j'écris, je le dois à l'excellent homme qui, en fait
d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.

Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine de le rejoindre, et que
j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais reçus:

«Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc écris-tu?

--Vraiment, répondit-il, cela me serait difficile, je ne sais ni lire ni
écrire.

--Tu es bien heureux! m'écriai-je. Tu n'as pas de maîtres, toi, tu
t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris.

--Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me
coûte cher; tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le
payer.

--Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais grondé, tu as toujours fait
ce que tu as voulu.

--C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant sa grosse
voix et en me regardant d'un air de bonté; j'ai fait ce qu'ont voulu les
autres, et j'ai eu une terrible maîtresse qui ne donne pas ses leçons
pour rien; on la nomme l'expérience. Elle ne vaut pas ta mère, je t'en
réponds.

--C'est l'expérience qui t'a rendu savant, capitaine?

--Savant, non; mais elle m'a enseigné le peu que je sais. Toi, mon
enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'expérience des autres;
moi, j'ai tout appris à la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est
vrai, malheureusement pour moi, mais j'ai une bibliothèque qui en vaut
bien une autre. Elle est là, ajouta-t-il en se frappant le front.

--Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliothèque?

--Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la médecine, des
proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a
souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires
romaines. C'est la sagesse des nations qui les a inventés; grands ou
petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.

--Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme
toi.

--Volontiers, reprit le marin; mais je le préviens que je ne suis pas un
diseur de belles paroles; je te réciterai mes contes comme on me les
a récités; je te dirai à quelle occasion et quel profit j'en ai tiré.
Écoute donc l'histoire de mon premier voyage.


Alors Question
On continue Question sceptique

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Suzanne

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 29 Oct - 19:56

Bravo oui continue Jippy , c'est passionnant Très content
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Lauvin

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 29 Oct - 19:57

Ahhh ! encore un livre !
Youpi ! Ola

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Jippy

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Lun 30 Oct - 14:57

2 pour et 0 contre..... je continue donc fouduroy

II

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN


J'avais douze ans et j'étais à Marseille, ma ville natale, quand on
m'embarqua comme mousse à bord d'un brick de commerce qu'on nommait
"la Belle Émilie".

Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu'on appelle des guinées;
nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents
d'éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le
voyage n'eut rien d'intéressant; je ne me souviens guère que des coups
de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le
caractère et me donner de l'esprit, disait-on.

Vers la troisième semaine, la brick approcha des côtes d'Andalousie, et,
un soir, on jeta l'ancre à quelque distance d'Alméria. La nuit venue, le
second du navire prit son fusil, et s'amusa à tirer des hirondelles,
que je ne voyais pas, car le soleil était couché depuis longtemps. Il y
avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se promenaient
le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible
gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m'y jette plus qu'on
ne m'y descend; me voilà occupé à recevoir et à ranger des ballots qu'on
nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la
terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi pouvait servir
cette promenade par une nuit sans étoiles; mais un mousse ne raisonne
guère, il obéit sans rien dire, sinon, gare les coups de garcette!
La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d'Alméria. Le
second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, et
bientôt j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On débarqua les
ballots, on les chargea sur les chevaux, les ânes, les mulets, qui se
trouvaient là fort à propos; puis, le second ayant dit aux matelots de
l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre.
On me hissa sur une mule, entre deux paniers; nous voila en route pour
aller je ne sais où.

Au bout d'une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on
se dirigea. Une voix cria: "Qui vive!" on répondit: "Les anciens". Une
porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui
n'avaient pas la mine de très bons chrétiens. C'était, je l'appris
bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce
défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m'avait pas demandé mon
avis.

Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on
ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait
le souper: c'était la plus laide sorcière que j'aie vue de ma vie. Elle
me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais
malgré moi. Quand elle m'eut bien examiné, la vieille me parla. Je
fus tout étonné d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de
Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit
asseoir auprès d'elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me
jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d'être battu; je me mis à
arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille,
qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour
m'encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque
fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui
restai dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons,
éplucher de l'ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux,
autant par peur de la vieille que par amitié.

«Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je, quand tous nos
préparatifs furent achevés.

--Oui, mon fils, dit-elle; tu es un bon garçon, je veux te récompenser.
Donne-moi ta main.»

Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les
lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

«Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrétien, je ne
crois pas à tout cela.

--Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et
si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres
gitanos, nous entendons des voix qui vous échappent, nous parlons avec
les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de
ce poulet que j'ai plumé?

--Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l'écouter, mais, si
tu veux, je te conterai l'histoire de son frère; tu y verras que tôt ou
tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n'échappe au
châtiment.»

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre que je tressaillis;
puis elle commença le conte que voici.

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Suzanne

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Lun 30 Oct - 17:01

Vivement demain Excité Excité

Je connaissais les coups de martinet , mais pas de garcette sceptique à voir la définition c'est du pareil au même diable
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mar 31 Oct - 14:38

III

HISTOIRE DE COQUERICO


Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la
basse-cour d'un riche fermier; elle était entourée d'une nombreuse
famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne
lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme
et estropié. C'était justement celui que la mère aimait le mieux; ainsi
sont faites toutes les mères: leurs préférés sont les plus laids. Cet
avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on eût dit
que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c'était le
nom de ce chétif individu) et qu'il l'eût coupé en deux du fil de sa
fameuse épée. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle
occasion d'être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son
père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le
plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un
phénix de grâce et de beauté, et passait les plus belles heures du jour
à se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frères le heurtait par hasard,
il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au
combat le seul oeil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue,
il disait que c'était pour cacher leur dépit, parce qu'il ne daignait
même pas les regarder.

Un jour que sa vanité lui montait à la tête plus que de coutume, il dit
à sa mère:

«Écoutez-moi, Madame ma mère: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais à Rome;
je veux voir le Pape et les cardinaux.

--Y penses-tu, mon enfant? s'écria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la
cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti
de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons
montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci,
des mûriers pour t'abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier
magnifique, des vers et des grains partout, des frères qui t'aiment, et
trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'à Rome même tu ne
regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?»

Coquerico haussa son aile manchote en signe de dédain.

«Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n'a
jamais quitté son fumier; mais j'ai déjà assez d'esprit pour voir que
mes frères n'ont pas d'idée et que mes cousins sont des rustres. Mon
génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

--Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, l'es-tu jamais regardé
dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et
une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes
d'araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu.

--Ma mère, répondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle
s'effraye toujours de le voir courir à l'eau. Vous ne me connaissez pas
davantage. Ma nature, à moi, c'est de réussir par mes talents et mon
esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de
ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.»

Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à
Coquerico:

«Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas
à Rome, évite de passer devant l'église de Saint-Pierre; le saint, à ce
qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent.
Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu
les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la
gaine qu'ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous
traquent sans pitié: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps
de dire "Miséréré"! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant
la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège! c'est
le patron des pèlerins.»

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans
l'oeil de sa mère; il ne s'inquiéta pas davantage de son père, qui
cependant dressait sa crête au vent et semblait l'appeler; sans se
soucier de ceux qu'il laissait derrière lui, il se glissa par la porte
entr'ouverte; à peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois
pour célébrer sa liberté: "Coquerico! coquerico! coquerico!"

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mar 31 Oct - 14:57

Et alors ........ Question que lui arrive-t-il à ce petit aventureux ?

Est-il assez subtil pour déjouer les pièges du monde extérieur ? ou est-il complètement fou et orgueilleux ?

Je penche assez pour la première sceptique
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mer 1 Nov - 15:42

Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il
arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant,
au milieu du sable, on voyait encore un filet d'eau si mince que deux
feuilles tombées l'arrêtaient au passage.

Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit:

«Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai même pas la force d'emporter ces
feuilles qui me barrent le chemin encore moins de faire un détour, car
je suis exténué. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis
pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au
premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.

--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de
ruisseau? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il; et, de sa bonne
patte, il sauta par-dessus le filet d'eau.

«Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins!» murmura le
ruisseau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin notre maître coq aperçut le Vent tout abattu et tout
essoufflé.

«Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide; ici-bas on a besoin les
uns des autres.

Tu vois où m'a réduit la chaleur du jour; moi qui, en d'autres temps,
déracine les oliviers et soulève les mers, me voilà tué par la canicule.
Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je
jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu pouvais me lever
à deux pouces du sol avec ton bec, et m'éventer un peu avec ton aile,
j'aurais la force de m'élever jusqu'à ces nuages blancs que j'aperçois
là-haut, poussés par un de mes frères, et je recevrais de ma famille
quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'à ce que j'hérite du
premier ouragan.

--Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est
amusée plus d'une fois à me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit
jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie
s'est divertie à m'ouvrir la queue en éventail, et m'a couvert de
confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les
railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pénitence et
d'apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance,
leur beauté et leur esprit, devraient être à l'abri des plaisanteries
d'un sot.»

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix
la plus rauque: "Coquerico! coquerico! coquerico!" et il passa fièrement
son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de
mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un morceau
d'ivraie et de glaïeul. Coquerico s'approcha pour picorer, et vit une
petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les
allumer.

«Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à point pour me
sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais où s'amuse mon
cousin le Vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques
brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu
obligeras.

--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites,
insolente qui oses t'adresser à moi! et voilà le poulet qui saute sur
le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on
n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus
de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à
chanter trois fois: "Coquerico! coquerico! coquerico!" puis il battit de
l'aile, comme s'il avait achevé les exploits d'Amadis.

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver à
Rome: c'est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il
courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y
songea guère; il se plaça en face de la porte principale, et, quoiqu'au
milieu de la colonnade, il ne parût pas plus gros qu'une mouche; il
se hissa sur son ergot et se mit à chanter: "Coquerico! coquerico!
coquerico!" rien que pour faire enrager le saint et désobéir à sa mère.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mer 1 Nov - 18:21

Tout compte fait c'est la deuxième proposition qui était la bonne diable où son orgueil niais et crétin va-t-il le mener ? Choqué
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 2 Nov - 0:07

Tu pourras le lire demain Suzanne, avec toutes les explication.... mais juste pour piquer ta curiosité encore plus, il atteindra les plus hauts sommets...... lol!

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 2 Nov - 15:01

Il n'avait pas fini qu'un suisse, de la garde du Saint-Père, qui
l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour
en faire son souper.

«Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne-moi
vite de l'eau bouillante pour plumer ce pénitent-là.

--Grâce! grâce! madame l'Eau, s'écria Coquerico. Eau si douce, si
bonne, la plus belle et la meilleure des choses du monde, par pitié, ne
m'échaude pas!

--As-tu donc eu pitié de moi, quand je t'ai imploré, ingrat?» répondit
l'Eau, qui bouillait de colère. D'un seul coup elle l'inonda du haut
jusqu'en bas et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

Le suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.

«Feu, ne me brûle pas! cria Coquerico. Toi qui es si brillant, frère du
soleil, cousin du diamant, épargne un misérable; contiens ton ardeur,
adoucis ta flamme et ne me rôtis pas.

--As-tu eu pitié de moi quand je t'implorais, ingrat?» répondit le Feu,
qui pétillait de colère; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un
charbon.

Quand le suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet
par la patte et le jeta par la fenêtre. Le Vent l'emporta sur un tas du
fumier.

«O Vent! murmura Coquerico, qui respirait encore, zéphyr bienfaisant,
souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi
reposer sur le fumier paternel.

--Te reposer! rugit le Vent. Attends, je vais t'apprendre comme je
traite les ingrats.»

Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico en
retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

C'est là que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua
Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux
voyageurs; si haut placé qu'il soit, chacun le méprise, parce qu'il
tourne au moindre vent; il est noir, sec, déplumé, battu par la pluie;
il ne s'appelle plus Coquerico, mais girouette; c'est ainsi qu'il paye
et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son
insolence et surtout sa méchanceté.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 2 Nov - 15:18

Bravo Jippy Très content à la fois une belle leçon de modestie, de fraternité et lol! l'origine supposé de notre coq girouette fouduroy
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Jippy

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Ven 3 Nov - 6:06

IV

LA BOHÉMIENNE


Quand la vieille eut achevé son conte, elle porta le souper au second et
à ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et, pour ma part, je plaçai
sur la table deux grandes peaux de chèvre toutes pleines de vin; après
quoi, je retournai à la cuisine avec la bohémienne; ce fut notre tour de
manger.

Il y avait déjà quelque temps que notre repas était achevé, et je
causais amicalement avec ma vieille hôtesse, quand tout à coup on
entendit du bruit, des imprécations, des jurements, dans la salle du
souper. Le second sortit bientôt; il avait à la main la hache qu'il
portait d'ordinaire à la ceinture; il en menaçait ses compagnons de
table, qui tous tenaient leur couteau à demi caché dans la main. On se
querellait pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac
plein de piastres qu'il refusait de livrer; l'intérêt et l'ivresse
empêchaient qu'on ne s'entendit.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour
trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorité,
qu'elle devait sans doute à sa réputation de sorcière; on la méprisait,
mais on en avait peur. La bohémienne écouta tous ces cris qui se
croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et
enfin donna tort au second.

«Misérable! s'écria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de
voleurs!»

Il leva sa hache: je me jetai en avant pour lui arrêter le bras, et
je reçus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes jours.
Première leçon que me vendait l'expérience, et qui m'a donné pour
toujours l'horreur de l'ivresse.

Furieux d'avoir manqué sa victime, le second me renverse à terre d'un
coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain,
je le vois s'arrêter, porter ses mains à son ventre, en retirer un long
couteau tout sanglant, s'écrier qu'il est un homme mort, et tomber.

Cette terrible scène ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientôt les cris recommencèrent,
mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue
des bohémiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre
me secouait par le collet, comme s'il voulait m'étrangler, un troisième
me prenait par le bras et me tirait à lui; au milieu de ce vacarme, la
vieille allait de l'un à l'autre, criant plus fort que toute la bande,
portant les mains à sa tête, puis, prenant mon bras, montra mon pouce
ensanglanté et presque détaché. Je commençais à comprendre. Evidemment
il y avait des contrebandiers qui pensaient à profiter de l'occasion, et
qui, pour avoir à bon marché tout ce que nous apportions, proposaient de
se débarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la
faute de me trouver, malgré moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une
leçon qui m'a coûté cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta. Un grand coquin, que sa
figure pendable eût fait reconnaître au milieu de tous ces honnêtes
gens, se fit mon défenseur; il me mit près de lui avec la bohémienne,
et, tenant à la main la hache du second, il fit un discours que je
n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le
traduire ainsi: «Cet enfant a sauvé ma mère; je le prends sous ma garde,
la premier qui y touche, je l'abats.»

C'était la seule éloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure
après tout ce bruit, ma blessure était pansée avec de la poudre et de
l'eau-de-vie; on m'avait monté sur une mule; dans un des paniers était
le paquet de piastres; à côté de moi, en travers, on avait placé
un grand sac qui pendait des deux côtés. Le bohémien mon sauveur
m'accompagnait seul, un pistolet à chaque poing.

Arrivés à la plage, mon conducteur appela le capitaine, qui se trouvait
dans la chaloupe; il eut avec lui, à terre, une longue et vive
conversation. Après quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: «Un
roumi [1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de
ce que tu as vu, ou tu es mort.»

J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans
un coin le sac porté par deux matelots. Une fois à bord, on m'envoya
coucher; j'eus grand'peine à m'endormir; mais la fatigue l'emporta sur
l'agitation; quand je m'éveillai, il était midi. Je craignis d'être
battu; mais j'appris qu'on n'avait pas levé l'ancre: un malheur arrivé
à bord en était la cause; le second, me dit-on, était mort subitement
d'une attaque d'apoplexie, pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin
même, on l'avait jeté à la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds.
Sa mort n'attristait personne; il était fort méchant, et on profitait de
sa part dans l'expédition. Une heure après ces funérailles, on mettait à
la voile; nous marchions sur Malaga et Gibraltar.

[1]: C'est le nom que se donnent entre eux les bohémiens.]

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Sam 4 Nov - 16:19

V

CONTES NOIRS


Le reste du voyage se passa sans accident; une fois sûr de ma
discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à
terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service et me fit
demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien
négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient
de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la
peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine. Après
cela, tout était dit.

Pour moi, qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces
pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes,
nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec
eux de choses et d'autres que j'en vins à parler leur langue, comme si
le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.--Qui s'embarque
sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas
en voyage, il va à l'école. Le proverbe avait raison, j'appris par
expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins
que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait
beaucoup à causer, et qui ne perdait jamais une occasion de me prouver,
dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

«Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?

--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières
les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as
choisie.

--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve
combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il
t'intéressera.»


L'histoire du tailleur


Il y avait une fois un tailleur (c'était mon futur beau-père) qui avait
une fort belle fille à marier, tous les jeunes gens la recherchaient
à cause de sa beauté. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent un jour
trouver la belle et lui dirent:

«C'est pour toi que nous sommes ici.

--Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.

--Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens; chacun de nous désire
t'épouser.»

La belle était une fille bien élevée; elle appela son père, qui écouta
les deux prétendants et leur dit:

«Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain; vous saurez alors qui
des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.

«Nous voici, crièrent-ils au tailleur, rappelez-vous ce que vous nous
avez promis hier.

--Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap;
quand je l'aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j'attends de
vous.»

Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et, lorsqu'elle
fut venue, il dit aux jeunes gens:

«Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je
la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y
taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui
le premier aura fini sera mon gendre.»

Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les
yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:

«Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.»

La fille obéit à son père; elle prit le fil et s'assit près des jeunes
gens.

Mais la belle était fine: le père ne savait pas qui elle aimait; les
jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait
déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens
prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Sam 4 Nov - 22:53

Je crois avoir une idée sur le stratagème de la jeune fille sceptique mais j'attends demain avec impatience Excité
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 5 Nov - 15:43

..................................Mais à celui qu'elle
aimait la belle donnait des aiguillées courtes, tandis
qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu'elle n'aimait pas.
Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures, l'oeuvre
était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami,
le jeune homme aux courtes aiguillées avait achevé sa tâche, tandis que
l'autre était bien loin d'avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé;
son rival cousait toujours.

«Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre
d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux
portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon
gendre. Avez-vous bien compris cela?

--Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole
et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.»

Le tailleur avait raisonné ainsi: «Celui qui finira le premier sera
l'ouvrier le plus habile; par conséquent, ce sera lui qui soutiendra
le mieux son ménage;» il n'avait pas deviné que sa fille ferait des
aiguillées courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguillées longues
pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait
l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe,
demande-leur ce qu'elles auraient fait à la place de la négresse; tu
verras si la plus fine n'est pas embarrassée.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et
travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.

«Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me
semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

--C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me
répondit-elle. On nous a toutes bercées avec l'histoire de la Belette.

--Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai aussi en
Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

--Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici.»

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Lun 6 Nov - 5:22

La Belette et son mari


Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

«Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.»

Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:

«Quels sont ces langes que tu aimes?

Et la Belette répondit:

«Je veux la peau d'un Éléphant.»

Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence et demanda à sa chère
moitié si, par hasard, elle n'aurait point perdu la tête; pour toute
réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt.
Elle alla trouver le Ver-de-Terre et lui dit:

«Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.»

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

«Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin
de votre secours.

La poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

«Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon
absence, vous devriez faire un tour de ce côté.»

Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.

Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au chien:
«Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine!» Le Chien,
furieux, courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays
d'autres maîtres que lui.

Le Lion passa par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur,
lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien;» sur
quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.

Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demande son appui contre
le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui
l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui
avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant
tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de
l'Éléphant, se sauva dans la forêt.

La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la porta à son mari, en
lui disant:

«Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai
eue, et je te l'apporte.»

Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine
que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la
dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi
nous disons aujourd'hui: Il est aussi fin que la Belette.


Note de Jippy:
Elle est peut-être fine la belette, mais je la trouve aussi sicophante fouduroy


Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres;
je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs
habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur
sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens qui, ainsi que moi, ne savent ni lire ni
écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les
choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des
énigmes; il y en a qui valent un gros livre par renseignement qu'elles
renferment.

Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui
était son grand signe d'amitié, devine moi celle-ci:

Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et ce qui fait toujours ce qu'il me
plaît.

--C'est ton chien, capitaine; tu as regardé Fidèle en parlant.

--Bravo! mon matelot. Continuons:

--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait
toujours ce qu'il te plaît.

--Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère mon petit homme; tu
ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience
t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de
toi.

--Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui
fait faire tout ce qu'il lui plaît.

--On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine;
maman le répète tous les jours! Mais ma soeur est mal élevée, elle rit
toujours quand maman dit cela.

--C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si
j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice
du matin au soir.

--Reste encore une énigme: Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui
vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire ce
qu'il lui plaît?

--Je ne sais pas, capitaine.

--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.»

Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontais à table
tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent
beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais quand j'en
vins à la dernière, mon père se mit à rire.

«Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire....»

Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans son
yeux, mais il resta court.

«Dis-le moi donc, papa, je veux le savoir.

--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère, d'un ton sévère,
je vous envoie au jardin sans dessert.

--Ah!» dit mon père.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
«Mais parle donc, papa!»

Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint; en un instant je me
trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain
sec à la main.

Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en
a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au
Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret
que ma mère ne m'a jamais dit.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Lun 6 Nov - 22:08

VI

LE SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JEAN


Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un
courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré
mon âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison
fut bientôt faite à des conditions excellentes, et à mon retour à
Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes
armateurs. Ma réputation commençait, et après quelques voyages dans la
Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme (*)subrécargue d'un
brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais
abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs,
Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue
de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer
Noire, à l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouinât
tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et quoique je n'eusse
guère de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce
loyal, et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais
de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à
Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles
divers à des conditions avantageuses, et nous partîmes pour Galatz, bien
munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans
la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de
toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait
chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant
entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les
Serbes nomment la "gulza"; il grattait cette corde avec un archet et
chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les
chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il récitait tous les
soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliée:

Le chant du soldat

«Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
à l'étranger.

--Quand j'ai quitté mon bon père, la lune
brillait au ciel.

--La lune brille au ciel, j'entends mon
père qui me pleure.

--Quand j'ai quitté ma bonne mère, le
soleil brillait au ciel.

--Le soleil brille au ciel, j'entends ma
mère qui me pleure.

--Quand j'ai quitté mes frères chéris, les
étoiles brillaient au ciel.

--Les étoiles brillent au ciel, j'entends
mes frères qui me pleurent.

--Quand j'ai quitté mes soeurs chéries,
les pivoines étaient en fleurs.

--Voici la pivoine qui fleurit, j'entends
mes soeurs qui me pleurent.

--Quand j'ai quitté ma bien-aimée, les lis
fleurissaient au jardin.

--Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimée
qui me pleure.

«Il faut que ces larmes se sèchent, demain
je veux partir d'ici.

«Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
à l'étranger.»


Le chant du fiancé

«Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève
au plus haut des cieux. Si je pouvais le prendre
et l'enfermer dans ma chambre!

«Cher oiseau, faucon au beau plumage,
apporte-moi quelque nouvelle.

--Volontiers, mais je ne te dirai rien
d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.

--Valet, selle mon alezan; moi aussi je
veux être là.

«Quand elle est entrée dans l'église, c'était
encore une simple fille; maintenant, assise
sur ce banc magnifique, c'est une grande
dame.

«Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites
étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses
deux belles-soeurs.

«Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête
au passage. Chère enfant, rends-moi l'anneau
que j'ai acheté.

--Va maintenant, va mon enfant, et point
de reproches; oui, c'est mon pauvre coeur
qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se
plaint.»


(*) voir "le sens des mots" fouduroy

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mar 7 Nov - 6:19

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois
les deux océans, et je connais leurs tempêtes; mais je crains moins
leurs longues vagues qui déferlent contre le navire, que ces petits
flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup,
s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous
étions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis
mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui,
tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.

«Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous
laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez
pas peur du naufrage.

--Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en râclant son violon; le
plus sage est de s'y résigner.

--Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si
patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine?
reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes
honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le
salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une
puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont
vue la nomment "le Destin".

--Comment! m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

--Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez,
écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore à Cattaro;
ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.




VII

LE DESTIN


Il y avait une fois deux frères qui vivaient ensemble au même ménage;
l'un faisait tout, tandis que l'autre était un indolent qui ne
s'occupait que de boire et de manger. Les récoltes étaient toujours
magnifiques; ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs,
abeilles, et le reste.

L'aîné, qui faisait tout, se dit un jour: «Pourquoi travailler pour cet
indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il
fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère:

«Mon frère, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne
veux m'aider en rien et ne penses qu'à boire et à manger; il faut nous
séparer.»

L'autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant:

«Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien! Tu as tout entre les
mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que
je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.»

Mais l'aîné persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder,
et lui dit:

«Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le
partage comme il te plaira.»

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour
ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un
chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour
ses abeilles, et leur dit à tous:

«Je vous confie mon bien; que Dieu vous surveille.»

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait
pour le bien commun: il garda lui-même ses troupeaux, ayant l'oeil à
tout; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage;
de jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu'à ce qu'enfin il devint
si pauvre qu'il n'avait même plus une paire d'opanques[1], et qu'il
allait nu-pieds. Alors il se dit:

«J'irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.»

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanières
de cuir.]

Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis,
et quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de
berger. Près d'elles, seulement, était assise une belle jeune fille qui
filait un fil d'or.

Après avoir salué la fille d'un: «Dieu te protège!» il lui demanda à qui
était ce troupeau; elle lui répondit:

«A qui j'appartiens, appartiennent aussi ces brebis.

--Et qui es-tu? continua-t-il.

--Je suis la fortune de ton frère,» répondit-elle.

Alors il fut pris de colère et d'envie, et s'écria:

«Et ma fortune, à moi, où est-elle?»

La fille lui répondit:

«Ah! elle est bien loin de toi.

--Puis-je la trouver?» demanda-t-il.

Elle lui répondit: «Tu le peux, seulement cherche-la.»

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frère
étaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne
voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla
droit à son frère. Dès que celui-ci l'aperçut, il en eut pitié et lui
dit en fondant en larmes:

«Où donc as-tu été depuis si longtemps?»

En le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques
et quelque argent.

Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour
retourner chez lui; mais une fois à la maison, il jeta un sac sur ses
épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla
ainsi par le monde pour y chercher sa fortune.


Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt et
rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit
à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui
donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et,
n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:

«Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu
n'aurais pas eu ces opanques.»

Alors il lui dit: «Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces
opanques?»

La vieille lui dit: «Je suis ta fortune.»

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en s'écriant:

«Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui
donc t'a donnée à moi?»

Et la vieille lui dit:

«C'est le Destin.

--Où est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le,» lui répondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin. Et après un long, bien
long voyage, il arriva enfin dans un bois, et, dans ce bois, trouva un
ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du
Destin, et l'ermite lui dit:

«Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu
seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout
ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.»

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et quand
il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles
choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de
servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le
Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand
l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du
logis. Après le souper, le Destin se coucha; l'autre en fit autant. Vers
minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au
milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues
au monde; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la
chambre des ducats tout brillants, en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut
une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le
Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot.
Après souper, tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que
dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on
entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la
lumière; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre d'argent; mais cette
fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent
mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le Destin sema cet argent
sur la terre en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, cette maison aussi avait disparu, et à sa place il
y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque
matin, la maison diminuait jusqu'à ce qu'enfin il n'y eût plus qu'une
misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la
terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint
le soir, le Destin prit un morceau de pain, en cassa la moitié et la
donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper; quand ils l'eurent
mangé, ils se couchèrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du
bruit on distinguait une voix qui disait:

«Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit;
donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des
cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant
il disait:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais
comme au premier jour. Alors, pour la première fois, le Destin parla à
son hôte et lui dit:

«Pourquoi es-tu venu?»

Celui-ci lui conta en détail sa misère, et comment il était venu pour
demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise
fortune. Le Destin lui répondit:

«Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats et ce qui a
suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute
sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta
vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit,
il restera heureux jusqu'à la fin. Mais puisque tu as pris tant de peine
pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une
fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la
pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu
acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.»

L'hôte remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fut de
retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:

«Frère, donne-moi Miliza; tu vois que sans elle je suis seul au monde!»

Et le frère répondit:

«Cela me plaît: Miliza est à toi.»

Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il
devint très riche, mais il disait toujours:

«Tout ce que j'ai est à Miliza.»

Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux
qu'on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voilà qu'un voyageur vint à
passer sur le chemin, et lui demanda:

«A qui ces blés?»

Et lui, sans y penser, répondit:

«Ils sont à moi.»

Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le
champ tout en feu. Vite il court après le voyageur et lui crie:

«Arrête, mon frère, ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza,
la fille de mon frère.»

Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à
Miliza.

* * * * *

«Seigneur Dalmate, dis-je à mon conteur, votre histoire est jolie,
quoiqu'elle sente terriblement le Turc. En mon pays, nous avons d'autres
idées; loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur
nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur nos bras, sur notre
prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on
cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet
de peau qui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé l'an dernier
à un de mes voisins.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Mer 8 Nov - 15:14

VIII

LE FERMIER PRUDENT


Il y avait près de Raguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un
jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin
de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un
vieillard qui se trouvait là quelle route il fallait prendre.

«Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne
parle pas à moins; chacun de mes avis vaut cent écus!»

«Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait
l'air d'un renard, qu'est-ce que peut être un avis qui vaut cent écus?
Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on vous
donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas
davantage.--Allons, dit-il à l'homme, parle; voila tes cent écus.»

--Écoute donc, reprit l'étranger. Cette route qui va tout droit, c'est
la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de
demain. J'ai encore un avis à te donner, continua-t-il; mais il faut
aussi me le payer cent écus.»

Le fermier réfléchit longtemps, puis il se décida.

«Puisque j'ai payé le premier conseil, je puis bien payer le second.»

Et il donna encore cent écus.

«Écoute donc, lui dit l'étranger. Quand tu seras en voyage et que tu
entreras dans une hôtellerie, si l'hôte est vieux et si le vin est
jeune, va-t-en au plus vite, si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur.
Donne-moi encore cent écus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose à te
dire.»

Le fermier se mit à réfléchir: «Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah!
puisque j'en ai acheté deux, je peux bien payer le troisième.»

Et il donna ses derniers cent écus.

«Écoute donc, lui dit l'étranger. Si jamais tu te mets en colère, garde
la moitié de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute la colère
en un jour.»

Le fermier reprit le chemin de sa maison, où il arriva les mains vides.

«Qu'as-tu acheté? lui demanda sa femme.

--Rien que trois avis, répondit-il, qui m'ont coûté chacun cent écus.

--Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.

--Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon
argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payées.»

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les
épaules et l'appela un fou qui ruinerait sa maison et mettrait ses
enfants sur la paille.

Quelque temps après, un marchand s'arrêta devant la porte du fermier
avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un
associé et offrit au fermier cinquante écus s'il voulait se charger
d'une des voitures et venir avec lui à la ville.

«J'espère, dit à son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas;
cette fois du moins tu gagneras quelque chose.»

On partit; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait
la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait
qu'à grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda
celle qu'il fallait prendre.

«C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle
est plus sûre.»

Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

«Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par
ce chemin.»

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 9 Nov - 14:47

On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue,
arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eût
souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée
dans un marais; tout le chargement était endommagé et le maître était
blessé, par-dessus le marché.

Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier;
une branche de sapin annonçait qu'on y vendait à bon marché du vin
nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.

«Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus!» s'écria le
fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au
vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les
couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer
ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué et, comme on
craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand
matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son
chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un
procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on
courut après lui. En attendant que la justice éclaircît l'affaire, on
jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut
au moins mettre en sûreté sa voiture et reprit le chemin de sa maison.
Comme il approchait de son jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat
monté sur un des plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la
récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur;
mais il réfléchit.

«J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas
dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur
reviendra.»

Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et,
comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui vient se
précipiter dans ses bras en s'écriant:

«Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous
embrasser.»

Le fermier dit alors à sa femme:

«Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu verras si j'ai payé trop cher
mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et comme le pauvre marchand fut pendu,
quoi qu'il pût faire, le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent.
Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher
un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.»

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Jeu 9 Nov - 15:00

Je te répondrais par une phrase d'Agatha Christie " Un bon conseil est rarement suivi, mais il n'y a aucune raison pour ne pas le donner " tiré du livre " la dernière énigme "
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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Ven 10 Nov - 13:47

IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE


«Seigneur Dalmate, lui dis-je, quand il eut fini son histoire, voilà
sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la
fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second
récit détruit le premier et fort heureusement, car il serait triste que
les paresseux fissent fortune et que les gens actifs qui sèment le grain
ne récoltassent que le vent.

--Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j'en
sais un exemple que je puis vous conter.

--Vous savez donc des contes sur toutes choses? m'écriai-je.

--Contes et chansons, c'est toute la vie,» me répondit-il froidement.


La paresseuse


Il y avait une fois une mère qui avait une fille très paresseuse et qui
n'avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un
bois, auprès d'un carrefour, et se mit à la battre de toutes ses forces.
Près de là passait par hasard un seigneur, qui demanda à la mère
pourquoi ce rude châtiment.

«Mon cher seigneur, répondit-elle, c'est que ma fille est une
travailleuse insupportable, elle nous file jusqu'à la mousse qui garnit
les murs.

--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute
son envie.

--Prenez-la, dit la mère, prenez-la, je n'en veux plus.»

Et le seigneur l'emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où
était un grand tonneau plein de chanvre. C'est là qu'elle se trouva dans
une grande peine.

«Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!»

Mais vers la nuit, voici trois vieilles sorcières qui frappent à la
fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.

«Si tu veux nous inviter à tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons
à filer ce soir.

--Filez, Mesdames, répondit-elle bien vite; je vous invite à mon
mariage.»

Et voilà les trois sorcières qui filent tout ce qu'il y avait dans le
tonneau, pendant que la paresseuse dormait tout à loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur
garni de fil et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du
pied et défendit que personne n'entrât dans la chambre, afin que la
fileuse pût se reposer d'un si grand travail. Cela n'empêcha pas que le
jour même il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre; mais
les sorcières revinrent à l'heure dite, et tout se passa comme le
premier jour.

Le seigneur fut émerveillé, et comme il n'y avait plus rien à filer dans
la maison, il dit à la jeune fille:

«Je veux t'épouser, car tu es la reine des filandières.»

La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari:

«Il faut que j'invite mes tantes.»

Et le seigneur répondit qu'elles seraient les bienvenues.

Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle; elles
étaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur
laideur, il dit à sa fiancée:

«Tes tantes ne sont pas belles.»

Puis, s'approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle
avait un nez si long.

«Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file
toujours et que toute la journée on branle la tête, le nez s'allonge
insensiblement.»

Le seigneur passa à la seconde et lui demanda pourquoi elle avait de si
grosses lèvres.

«Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on
file toujours et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres
grossissent insensiblement.»

Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.

«Mon cher neveu, lui dit-elle, c'est à force de filer. Quand on est
assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.»

Et alors le seigneur eut grand'peur que sa femme ne devint aussi
horrible à force de filer, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si
la paresseuse en fut fâchée, je le laisse à deviner à celles qui lui
ressemblent, j'en passe par leur jugement.

«Je vois avec plaisir, dis-je à mon conteur, qu'en Dalmatie les femmes
réussissent sans peine et sans esprit.

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Sam 11 Nov - 17:03

--Pas du tout, s'écria mon insupportable conteur, il n'y a pas de pays
au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages.
Ne savez-vous donc pas comment la fille d'un mendiant épousa l'empereur
d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fût, se montra plus habile et
meilleure que lui?

--Encore un conte! m'écriai-je.

--Non pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans
tous les livres qui disent la vérité».


De la demoiselle qui était plus avisée que l'empereur


Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane; il
n'avait avec lui qu'une fille, mais elle était très avisée; elle allait
partout chercher des aumônes, et apprenait aussi à son père à parler
avec sagesse et à obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que
le pauvre homme alla vers l'empereur et le pria de lui donner quelque
chose. L'empereur, surpris de la façon dont parlait ce mendiant, lui
demanda qui il était et qui lui avait appris à s'exprimer de la sorte.

«C'est ma fille, répondit-il.

--Et ta fille, qui donc l'a instruite?» demanda l'empereur.

A quoi le pauvre homme répondit:

«C'est Dieu qui l'a instruite ainsi que notre extrême misère.»

Alors l'empereur lui donna trente oeufs et lui dit:

«Porte ces oeufs à ta fille et dis-lui qu'elle m'en fasse éclore des
petits poulets; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.»

Le pauvre homme rentra tout en pleurant dans sa cabane et conta la chose
à sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs étaient cuits; mais
elle dit à son père d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout.
Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir; pour elle,
prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fèves et la mit sur le
feu; le lendemain quand les fèves furent bouillies, elle appela son
père, et lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller
labourer le long de la route où devait passer l'empereur.

«Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'empereur, prends des fèves,
sème-les et dis bien haut: «Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et
fasse pousser mes fèves bouillies!» Et si l'empereur te demande comment
il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui: «Cela
est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.»

Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura et,
quand il vit l'empereur, il se mit à crier:

«Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves
bouillies!»

Dès que l'empereur entendit ces mots, il s'arrêta sur la route et dit:

«Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves
bouillies!»

Et le pauvre homme répondit:

«Gracieux empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet
d'un oeuf dur.»

L'empereur devina que c'était la fille qui avait poussé le père à agir
de la sorte; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de
l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et
dit:

«Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on
a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tête.»

Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout
en larmes vers sa fille, à laquelle il conta ce qui s'était passé; sa
fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait
tout. Le lendemain, elle prit un petit morceau de bois, éveilla son père
et lui dit:

«Prends cette allumette et porte-la à l'empereur; qu'il m'y taille un
fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu'il a
demandé.»

Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla
trouver l'empereur et lui récita tout ce qu'on lui avait appris.

Quand l'empereur entendit cela, il fut étonné et chercha ce qu'il
pourrait encore faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au
pauvre homme en disant:

«Prends ce verre, porte-le à ta fille, afin qu'elle m'épuise la mer et
qu'elle en fasse un champ à labourer.»

Le pauvre homme obéit en pleurant et porta le verre à sa fille, en lui
redisant mot pour mot les paroles de l'empereur. Et sa fille lui dit
qu'il attendît au lendemain et qu'elle arrangerait toute chose. Le
lendemain matin, elle appela son père, lui donna une livre d'étoupes et
lui dit:

«Porte ceci à l'empereur pour qu'il étoupe toutes les sources et toutes
les embouchures de tous les fleuves de la terre, après cela je lui
dessécherai la mer.»

Et le pauvre homme alla tout redire à l'empereur.

Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il
ordonna qu'on la fît venir, et quand le père eut amené sa fille, et que
tous deux eurent salué l'empereur, ce dernier dit:

«Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin?»

Et la demoiselle répondit:

«Gracieux empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et
le mensonge.»

Alors l'empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses
conseillers:

«Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe?»

Et quand ils l'eurent tous estimée, l'un plus et l'autre moins, la
demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait deviné, et elle
dit:

«La barbe de l'empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse
d'été.»

L'empereur fut ravi, et dit:

«C'est elle qui a le mieux deviné.»

Et il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu'il ne la
laisserait pas qu'elle n'eût consenti. La demoiselle s'inclina et dit:

«Gracieux empereur, que ta volonté soit faite! Je te demande seulement
d'écrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour
tu deviens méchant pour moi et que tu veuilles m'éloigner de toi et me
renvoyer de ce château, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aimerai le mieux.»

L'empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge
et timbré du grand sceau de l'empire.



Après quelque temps, il arriva en effet que l'empereur devint si méchant
pour sa femme qu'il lui dit:

«Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château et vas où tu
voudras.»

Et l'impératrice répondit:

«Illustre empereur, je t'obéirai; permets-moi seulement de passer encore
une nuit ici; demain je partirai.»

L'empereur lui accorda cette demande, et alors l'impératrice, avant le
souper mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis
elle engagea l'empereur à boire en lui disant:

«Bois, empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et,
crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.»

L'empereur n'eut pas plutôt bu ce breuvage qu'il s'endormit; alors
l'impératrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait prête, et elle
l'emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l'empereur se
réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s'écria:

«Qui m'a conduit ici?»

A quoi l'impératrice répondit:

«C'est moi qui t'ai conduit ici.»

Et l'empereur dit:

«Pourquoi as-tu fais cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'étais plus ma
femme?»

Mais alors elle lui tendit le papier en disant:

«Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accordé
par ce papier; en te quittant j'ai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aime le mieux dans ton château.»

Quand l'empereur entendit cela, il l'embrassa, et retourna dans son
château avec elle pour ne plus la quitter.

«A merveille! Monsieur le conteur, lui dis-je alors; il faut retirer ce
que j'avais dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux
bords de l'Adriatique comme au Sénégal et peut-être ailleurs, ce sont
les femmes qui sont maîtresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses
celles qui exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent
gouverner!

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MessageSujet: Re: LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN   Dim 12 Nov - 17:20

--Pas du tout, reprit mon Dalmate, toujours prêt à me donner un démenti;
chez nous, ce sont les hommes qui sont maîtres à la maison; nous dînons
seuls à table, et notre femme debout, derrière nous, est là pour nous
servir.

--Ceci ne prouve rien, répondis-je; il y a plus d'un homme qui, marié ou
non, obéit à qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte
la chaîne.

--S'il vous faut une preuve, s'écria mon incorrigible Dalmate, écoutez
ce que mon père m'a conté. J'ai toujours soupçonné que l'excellent homme
était le héros de cette histoire.

--Seigneur! me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en
vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous
revoir ici-bas. Écoutez donc avec patience une dernière leçon.


Le langage des animaux


Il y avait une fois un berger qui, depuis de longues années, servait son
maître avec autant de zèle que de fidélité. Un jour qu'il gardait ses
moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce
que c'était, il entra dans la forêt, suivant le bruit pour en connaître
la cause. En approchant il vit que l'herbe sèche et les feuilles tombées
avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperçut un
serpent qui sifflait. Le berger s'arrêta pour voir ce que ferait
le serpent, car autour de l'animal tout était en flammes et le feu
approchait de plus en plus.


Dès que le serpent aperçut le berger, il lui cria:

«Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu!»

Le berger lui tendit son bâton par-dessus les flammes! le serpent
s'enroula autour du bâton et monta jusqu'à la main du berger: de la main
il se glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un collier. Quand le berger
vit cela, il eut peur et dit au serpent:

«Malheur à moi! T'ai-je donc sauvé pour ma perte?»

L'animal lui répondit:

«Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon père, qui est le roi des
serpents.»

Le berger commença à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses
moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:

«Ne t'inquiète en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de mal;
va seulement aussi vite que tu pourras.»

Le berger se mit à courir dans le bois, le serpent au cou, jusqu'à
ce qu'enfin il arrivât à une porte qui était faite de couleuvres
entrelacées. Le serpent siffla, aussitôt les couleuvres se séparèrent,
puis il dit au berger:

«Quand nous serons au château, mon père t'offrira tout ce que tu peux
désirer: argent, or, bijoux et tout ce qu'il y a de précieux sur la
terre; n'accepte rien de tout cela: demande-lui de comprendre le langage
des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais à la fin il te
l'accordera.»

Tout en parlant ils arrivèrent au château, et le père du serpent lui dit
en pleurant:

«Au nom de Dieu, mon enfant, où étais-tu?»

Le serpent lui raconta comment il avait été entouré par le feu et
comment le berger l'avait sauvé. Le roi des serpents se tourna alors
vers le berger et lui dit:

«Que veux-tu que je te donne pour avoir sauvé mon enfant?

--Apprends-moi la langue des animaux, répondit le berger; je veux
causer, comme toi, avec toute la terre.»

Le roi lui dit:

«Cela ne vaut rien pour toi, car si je te donnais d'entendre ce langage
et que tu en dises rien à personne, tu mourrais aussitôt; demande-moi
quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.»

Mais le berger lui répondit:

«Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon adieu
et que le ciel te protège; je ne veux pas autre chose.»

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:

«Arrête, et viens ici, puisque tu le veux absolument; ouvre la bouche.»

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:

«Maintenant souffle à ton tour dans la mienne.»

Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents
lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et quand ils eurent ainsi
soufflé chacun par trois fois, le roi lui dit:

«Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne;
mais, si tu tiens à la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car si
tu en dis un mot à personne, tu mourras à l'instant.»

Le berger s'en retourna; comme il passait dans le bois, il entendit ce
que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre.
En arrivant à son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il
se coucha par terre pour dormir. A peine était-il étendu que voici deux
corbeaux qui viennent se poser sur un arbre et qui se mettent à dire
dans leur langage:

«Si ce berger savait qu'à l'endroit où est cet agneau noir, il y a sous
la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!»

Aussitôt que ce berger entendit cela, il alla trouver son maître; le
maître prit une voiture avec lui, et en creusant, ils trouvèrent la
porte du caveau et ils emportèrent le trésor.

Le maître était un honnête homme; il laissa tout au berger en disant:

«Mon fils, ce trésor est à toi, car c'est Dieu qui te l'a donné.»

Le berger prit le trésor, bâtit une maison; s'étant marié, il vécut
joyeux et content; il fut bientôt le plus riche non seulement de son
village, mais des environs; à dix lieues à la ronde, ou n'en eût pas
trouvé un second à lui comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de
boeufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait en
outre beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la
veille de Noël, il dit à sa femme:

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